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chronique
Divers

La fin d’un voyage

Les débats qui ont eu lieu autour de la parole féministe dans les derniers temps ont été, je l’ai dit plusieurs fois, très difficiles pour moi. Il y a mille raisons à cela, dont certaines m’échappent encore. Je suis paradoxalement contente qu’il y ait une place pour ces débats, mais je regrette notre tendance à tout polariser et notre besoin qui semble viscéral de tout interpréter « en deux camps ». Chose certaine, ces débats m’ont permis d’entamer une série de réflexions à la fois difficiles et enrichissantes.

Premièrement, j’en ai souvent parlé sur ce blogue, je suis très préoccupée par la forme du débat. J’ai la conviction que la démocratie ne réside pas uniquement dans les idées échangées, mais aussi dans la façon dont nous décidons de les échanger. En même temps, une idée que je trouve très importante a été mise de l’avant dans les discussions des derniers jours: tout le monde a le droit de s’exprimer, même ceux qui ne maîtrisent pas la forme (la rhétorique?) autant que d’autres. Je trouve la question fascinante. Je suis à la fois convaincue que certaines maladresses contribuent à faire dériver le débat et en même temps convaincue que tout le monde doit pouvoir s’exprimer (y compris ceux que je trouve maladroits!).

Cette première aporie non résolue me mène à réfléchir à nos lectures si différentes des mêmes données. J’ai constaté de façon plus limpide que jamais jusqu’à quel point tout se passe dans la réception: nous ne lisons tout simplement pas les mêmes textes! Même une fois le plus émotif du débat passé, un texte sur le nouveau blogue La tomate noire a été reçu par plusieurs personnes que je respecte énormément comme un point de vue nuancé. Je l’ai relu plusieurs fois et du titre à la conclusion, en passant par la mention répétitive du fait que moi comme d’autres sommes « gentilles », j’y lis du mépris. Et je ne dis même pas qu’il y en a! Je dis plutôt que peu importe l’intention, je n’arrive pas à le lire sans y voir du mépris. Cette proéminence de la réception dans l’acte de communication n’a rien de neuf, mais je ne l’avais jamais vécu avec autant d’acuité. Devant ce constat, j’en viens à me demander comment le débat est possible? Est-ce que toute communication est viciée?

Mais finalement, ce qu’il y a de plus important dans ce blogue de La tomate noire comme dans les autres qui sont parus sur le même sujet, c’est cette notion de pouvoir. Ce débat m’a poussée à réfléchir à la place que j’occupe dans une cosmogonie un peu imprécise formée de ces « personnalités du web ». Une place que j’ai voulu occuper, qui n’est pas due au hasard. Ce n’est pas moi qui vais dire que celles qui souhaitent se bâtir une notoriété n’ont qu’à se forcer. Je ne crois pas à cette mythologie du «se-faire-soi-même». Plusieurs facteurs expliquent mes succès: le réseau que j’ai tissé avec des gens qui eux, ont un réel pouvoir symbolique; cette maîtrise de la rhétorique évoquée plus haut et sans doute ma personnalité « facile ». Je sais bien, a contrario, que ma recherche des nuances et mon refus de fixer l’objectif de ce blogue sur une thématique précise ont nui à son expansion. Cet espace est, au final, assez peu lu, quoi qu’on en dise. C’est pour ça que je pensais naïvement que ce projet n’avait rien de mainstream. Je voyais plus le pouvoir que je n’ai pas que celui que j’ai: une parfaite posture de privilégiée, quoi!

Sur un plan plus individuel, me voici donc rendue à me poser la question que ma mère m’a déjà posée mille fois: qu’est-ce que j’ai à prouver? À qui? Au nom de qui? Et peut-être que je me pose encore plus vivement une question inédite pour moi: qu’est-ce donc que ce besoin d’appartenir qui me fait me fracasser constamment contre le sentiment d’être rejetée?

Ma décision s’est prise quand je suis tombée un peu par hasard sur quelqu’un qui parlait de mon blogue comme du « vite-pensé ». Bien que ce soit vraiment la pire critique qu’on puisse m’adresser, je n’aurais pas su quoi lui répondre. Je venais justement d’écrire un texte qui aurait dû paraître cette semaine, un texte où je compare l’acte d’écriture à un rituel de danse qui rend le geste plus souple. Et je me suis dit que le rituel pouvait aussi rendre le geste automatisé. Peut-être en suis-je un peu là, au confort de mes privilèges? Chose certaine, j’ai mis ici trop d’énergie pour m’imaginer sans douleur que cet espace puisse être un outil du statu quo. Je vais donc prendre un peu de recul pour me reposer et tenter d’investir un espace qui ne serait pas public. Ça fait longtemps…

Ce projet fut à la fois un vecteur de rencontres fabuleuses, un tremplin pour le dialogue, un laboratoire et le révélateur de ma propre voix que je n’avais jamais trouvée avant. Je ne sais pas combien de temps je résisterai à cet appel de l’écriture en ligne. Pour l’instant, mes tribunes restent nombreuses et je me donne le temps de réfléchir à chacune d’entre elles. Mais j’ai compris cette partie du message: je tenterai d’être plus attentive au privilège qui m’est fait.

Merci de m’avoir lue 338 fois.

***

[Edit: 18 avril]

En réponse à vos messages très gentils des derniers jours.

Vous pouvez continuer à me lire dans la section JM du Journal de MontréalUn nouveau livre est aussi prévu pour le mois d’août.

La section Activités de ce site continuera à être mise à jour pendant quelques temps. D’ici quelques semaines le nom de domaine cvoyerleger.com mènera vers un site un peu différent.

Et il y aura de nouveaux projets en ligne, certainement. Je me donne quelques temps pour cogiter tout ça.

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Discussion

4 réflexions sur “La fin d’un voyage

  1. Dans ce dédale de subjonctif et de qualificatif ai-je bien compris tu a terminé d’écrire publique? tu était une source dans mes relations entre homme et femme, j’ai appris beaucoup. Merci

    Publié par Gilles Léonard (Buckeven) | 15 avril 2014, 6 h 17 min
  2. J’aime beaucoup votre plume, Catherine, je suis désolée de lire que vous avez besoin de recul, même si je vous comprends de vous poser la question… Dans ce monde, autant réel que virtuel, où les opinions et les voix sont multiples et multipliées, comment savoir si la nôtre est valable? J’ose croire que la vôtre s’élevait au-dessus de la mêlée, Merci pour vos mots, en vous souhaitant du bonheur dans votre espace privé!

    Publié par Belette Optimiste | 15 avril 2014, 16 h 03 min
  3. J’ai toujours plaisir à vous lire et vous découvrir. J’aime beaucoup votre style d’écriture! Je respecte votre besoin de recul… mais souhaite vous retrouver très bientôt dans la démarche qui vous convient le mieux. Bonne réflexion…. À très bientôt….

    Publié par hlamothe | 15 avril 2014, 23 h 26 min
  4. Si je comprends bien, ce n’est pas la fin du voyage, c’est une escale.
    (mon doux, que je suis contente de ne pas être une intellectuelle !)

    Publié par Venise | 9 mai 2014, 22 h 02 min

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