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chronique
Divers

J’espère que ça t’a fait pleurer

À l’époque, j’étais à peine plus jeune que Léa Clermont-Dion. C’était il y a 13 ans, bien avant Facebook. Nos déchirements se vivaient sur un forum de discussion.

Ce jour-là, un militant – appelons-le Jean-Sébastien puisque c’était son nom – a publié une lettre dans laquelle il me dénonçait comme pion du système. C’était une assez bonne lettre, je dois dire. Il y disait que j’étais vraiment dangereuse puisque j’étais très intelligente et que j’allais mettre cette intelligence au profit du système en me cachant dans de faibles positions réformistes. À preuve, je travaillais déjà pour une chaire de recherche richement subventionnée par une entreprise privée.

Je me dis que s’il arrive à Jean-Sébastien de voir ma face dans le Journal de Montréal, il doit penser qu’il avait vu juste. C’est sûr qu’il avait raison! Plusieurs de mes choix m’inscrivent dans le système que je dénonce pourtant. Je ne suis pas une anarchiste. Je me questionne souvent, mais non, je ne travaille pas activement à saper la plupart de nos institutions. Je suis une assez bonne citoyenne moyenne.

Je disais donc que c’était une assez bonne lettre. Malheureusement pour lui, Jean-Sébastien a perdu cette bataille à cause de la dernière phrase de sa lettre. Il concluait en écrivant: « J’espère que Catherine va pleurer. » Je n’ai rien eu à faire. Tout le monde, toutes idéologies confondues, a volé à ma défense. Comble de l’ironie, c’est moi qui ai dû intervenir pour « défendre » mon adversaire en expliquant sa chute maladroite. Je comprenais très bien ce qu’il voulait dire par là. Il voulait dire: parmi les armes que Catherine utilise pour attirer la sympathie des uns et des autres, il y a sa sensibilité à fleur de peau, donc j’espère qu’elle va pleurer parce que ça va prouver mon point. Et même là-dessus, il n’avait pas tort. Faut dire que c’était une discipline assez fréquente dans le mouvement étudiant que de cibler ceux qui n’étaient pas assez

N’empêche, il avait noyé lui-même son poisson. En traînant son attaque qui se voulait structurelle sur le champ des émotions et des personnalités, il m’a donné une victoire facile. Une victoire dont je ne voulais même pas. Je me méprisais tellement à l’époque que j’accueillais le mépris des autres dans un certain plaisir masochiste.

Mais je n’ai jamais oublié. « J’espère que Catherine va pleurer. »

C’est à ça que j’ai pensé en lisant la lettre ouverte destinée à Léa Clermont-Dion. J’ai pensé qu’il y avait plein de choses intéressantes dans ce qui motivait ce texte (pourquoi, d’ailleurs, en faire une lettre?) mais qu’en personnalisant ainsi le débat, on allait passer à côté de tout ce qu’on pourrait avoir à se dire.

On me dit que je n’ai rien compris, que Léa c’est juste un exemple. Je dirais plutôt que c’est une métonymie. Soudain, ce prénom contient tout le féminisme médiatique et ses contradictions, en plus des exigences de performance. Je pense que cette lettre échoue à peu près où celle de Jean-Sébastien avait échoué: elle frappe trop fort sur une seule personne et nous fait oublier le système qui l’entoure.

Parce qu’avec tous ces liens qui mènent vers des photos de Léa, des articles de Léa, des entrevues de Léa, le CV de Léa, les pétitions de Léa, la conclusion c’est que c’est un peu Léa le problème. Donc merci de ne pas essayer de me faire croire que l’objectif c’était de viser un sujet plus large. Un truc: si tu veux pas personnaliser le débat… ben personnalise-le pas!

D’autant plus que la lettre est bien adressée à « Chère Léa ». (Je souligne au passage qu’entamer une lettre avec « chère » quand il s’agit de partager son mépris est un vieux truc qui sent assez la condescendance avec un arrière-goût de patriarcat.)

Très sincèrement, on peut bien exprimer toutes les critiques qu’on veut, mais assumons-nous: cette lettre est d’abord contre Léa Clermont-Dion et sa présence médiatique.

Cette semaine, je reviendrai sur la question de fond, soit le féminisme, ses porte-parole, sa place publique et médiatique.

Pour l’instant, je vais moi-même soigner mes souvenirs douloureux tout en espérant sincèrement que Léa a pleuré un bon coup. Devant des attaques personnalisées, qu’elles soient ou non justifiées, ça reste une réaction pas mal légitime de laquelle je n’ai plus jamais eu honte.

Modifications: J’ai apporté deux petites modifications à ce texte quant à des éléments qui choquaient des gens qui se sont reconnus et je m’en excuse. Je tiens à préciser que s’il me semble que ce débat a dérapé, c’est bien dans mon regard: c’est-à-dire que c’est moi qui n’ai pas su le mener/m’en mêler comme je pense que le débat mérite d’être mené, par rapport à ma propre vision du débat d’idées. .

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Discussion

7 réflexions sur “J’espère que ça t’a fait pleurer

  1. Assez bonne réponse je dois dire. On va essayer de dépersonnaliser ça un peu en respirant un bon coup.

    Publié par Céline Hequet | 6 avril 2014, 23 h 01 min
  2. Bonjour Catherine!

    J’attends ta réflexion sur le féminisme dans l’espace public au-delà de celle, très pertinente, que t’as écrite au sujet de cette lettre de Mme Hequet qui ciblait Léa.

    Publié par Anders Turgeon | 6 avril 2014, 23 h 16 min
  3. Merci. Très hâte de te lire sur ladite question de fond, qui est beaucoup plus complexe (et intéressante) qu’un référendum pour ou contre Léa Clermont-Dion!

    Au-delà de la personne de LCD, il me semble que le fait que les médias raffolent de personnes comme elle pour « représenter » le féminisme n’est pas un hasard. Ça s’inscrit dans un discours qui vient à la fois nous rassurer sur les « acquis » du féminisme (par une image de jeune femme articulée et (sur)accomplie), tout en reconnaissant certains « excès » (comme les standards de beauté irréalistes) sur lesquels tout le monde s’entend pas mal déjà de toute façon, et qui sont présentés comme le dernier mile d’une longue course presque terminée plutôt que comme un problème structurel et systémique.

    Publié par Fanie de la Fresne | 7 avril 2014, 0 h 10 min
  4. Bravo et merci. Lers prochains débats seront d’autant plus riches que l’on vous aura lue.

    Publié par Abolissimo | 7 avril 2014, 1 h 42 min
  5. Le 8 mars passer, une certaine table ronde feministe ce posais la question: le feministe, diviser ou diversifier? Hummm bonne question…

    Publié par Pop | 7 avril 2014, 7 h 48 min
  6. Très bon commentaire de Fanie de la Fresne. Après avoir réfléchi plus que dormi cette nuit, je crois qu’il est tout de même légitime de questionner les privilèges de certaines au sein du mouvement. Enfin, ça ne vient pas de moi, plutôt de mes discussions avec d’autres féministes entourant cette affaire. Je comprends que j’ai personnalisé le débat et oui, j’ai une dent contre elle. Pas pour des raisons personnelles, mais pour des raisons politiques. Toutefois, admettons qu’en dehors des accusations de jalousie plutôt lamentables, ce texte qui dérange aura aussi suscité (et continuera de le faire) des débats nécessaires parmi les féministes. Voilà pourquoi je trouve tout aussi pertinent que Anders Turgeon vous demande quelles sont donc vos réflexions sur la place de la féministe dans l’espace, public puisque que l’on a déjà bien parlé du cas particulier de Léa…

    Publié par Céline Hequet | 7 avril 2014, 12 h 19 min
  7. Comme c’est écrit dans mon texte, il y aura une suite cette semaine. (Ce sera mercredi. Retour à la programmation régulière.)

    Publié par Catherine Voyer-Léger | 7 avril 2014, 12 h 21 min

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