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chronique
Réflexions intimistes

La distance du désir

«Toutes les distances que je prenais de toi comme pour mieux te voir.»
France Daigle, Film d’amour et de dépendance.

Je lisais dans le livre Aimer, enseigner de Yvon Rivard un bel hommage à la distance comme lieu du désir. Bizarrement, quelques jours avant de commencer ma lecture j’avais griffonné sur un cahier qui traîne près de mon ordinateur – moi qui griffonne rarement: « Cette distance entre toi et moi. Ce lieu habitable. »

C’est fou comment mon rapport au désir a pu changer. Je peux bien attribuer ça à mes problèmes de santé, à mes hormones, aux médicaments, une petite voix me souffle encore que j’ai surtout vieilli. Et si parfois je m’ennuie de cette tête brûlée/corps brûlant, de cette impulsion qui me débordait de partout, je dois dire que je prends surtout plaisir au temps plus lent. Et à cette distance.

Le problème c’est qu’à nommer ces choses-là, il me semble invariablement que je sonne comme une matante (et peut-être que…) qui fait la leçon (ça non!). Il est vrai, et Rivard le souligne justement, qu’une idée du désir dans la distance évoque sans doute le mysticisme et ce n’est rien, je le comprends, pour réduire ma réputation de moniale.

Pour être honnête, je vis assez bien justement avec l’épaisseur que ces questions prennent dans ma vie. S’il y a une sphère compliquée, un monde où l’intime rencontre bizarrement le collectif, c’est bien celui de nos désirs et de ses médiations. Mais je dois bien constater que moi, j’ai changé – preuve de plus que l’identité et le caractère ne sont ni monolithiques ni fixes – et que je m’en porte parfois bien, parfois moins bien. Le défi, en fait, c’est d’apprendre à travailler avec des réflexes que je ne me connaissais pas.

Cette prudence différente qui a moins peur du rejet que de l’abandon. Ce besoin d’air, ce plaisir à regarder de loin. Le temps qui nous lie. Les lapsus, parfois. Le langage, toujours. Ce terrain vague qui doit sa luxuriance à nos regards qui se rencontrent dans un horizon que personne n’a vu avant. Un horizon unique. Entre nous.

Il faut dire qu’un aspect chouette de ce désir nouveau genre, c’est qu’il me surprend souvent où je ne l’attends pas. Il se pointe souvent dans un espace que je n’aménageais pas pour ça. Comme une fleur un peu rare au milieu d’un bosquet de fougères. Et puis voilà. Il est là. Je lève un peu les sourcils en me disant « Mais qu’est-ce que tu fais là, toi…? » Parfois il part comme il est venu, parfois il s’installe. Parfois il est moins confortable que d’autre, mais il devient souvent incontournable, sans doute simplement parce que ne l’ayant pas vu venir, je n’ai rien mis en place qui pourrait me permettre de m’en protéger.

Mais c’est aussi un désir qui n’est pas pressé. Qui a cette conscience de la distance, cet amour de la distance, cette envie de la cultiver ne serait-ce que pour pouvoir continuer à regarder l’autre sans se briser le cou. Yvon Rivard parle d’une distance qui « crée ainsi un monde à la fois plus vaste et plus hospitalier » (p. 126). Un lieu habitable dans le confort. Pour pouvoir profiter du plaisir de marcher vers l’autre et de réitérer souvent ce geste essentiel de volonté. Faire un pas et se rencontrer.

Reste à ne pas se perdre dans ce confort de la distance. À garder vive l’envie de s’approcher. C’est un autre problème (ou un autre texte).

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Discussion

Une réflexion sur “La distance du désir

  1. Beau titre, j’ai trouver cet fois ci, que le cœur n’y était pas, je lis une réflexion, un conte rendu de tes recherches (un brouillon). j’ai pas eu ce même plaisir de te lire que je ressent habituellement.

    Bonne Journée

    Publié par Gilles Léonard (Buckeven) | 3 avril 2014, 8 h 34 min

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