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chronique
Réflexions intimistes

… et des ailes

Quand je passe quelques jours dans une ville, il y a toujours un moment où ça se produit: soudain, je me sens dans la quotidienneté et je me fais la réflexion que ceci pourrait maintenant être ma vie. On pourrait dire, avec raison, que Paris est un peu différente puisque j’y ai déjà vécu. Mais je ne me souviens pas avoir fait un séjour quelque part et de ne pas avoir, à un moment ou l’autre, eu ce sentiment d’être soudain entré dans le quotidien.

Cette fois, c’était après cinq jours. Je remontais la rue Vieille du temple où j’avais loué un minuscule studio et où, déjà, je prenais mes habitudes. Je sortais du bar La Belle Hortense. Un bar librairie où je me suis attablée presque chaque jour de mon passage. Voilà ma définition d’habitude.

Il était tard, donc, et je longeais l’étroit trottoir en regardant les vitrines sombres des boutiques chics du Marais et il m’a semblé que je pourrais vivre ainsi pour un temps. Et j’ai été triste.

Il y a sans doute quelque chose de beau dans les plis de cette névrose qui m’empêche de tenir en place. Chaque névrose, après tout, produit quelque chose comme un éclat, à défaut d’une lumière. Mais on ne se refait pas et quand le sentiment du nomadisme me saisit, je vois surtout mon incapacité à m’ancrer. Cette énergie vive qui pourtant ne m’empêche pas de construire m’empêche clairement de rester en place. Il faut dire que je construis vite, donc je me sens souvent appelée ailleurs. Et je ne parle pas seulement d’un ailleurs géographique (bien que ce nomadisme de l’espace m’habite beaucoup), mais aussi d’idées, de projets, de livres.

L’important, c’est le mouvement.

Cette facilité à envisager le neuf parle aussi de mon absence d’attaches. C’est peut-être pour ça que ce sentiment soudain de confort quotidien dans une rue du Marais m’a rendue triste. C’est que je sais que je le pourrais. Je ne le ferai pas parce que dans l’échelle de mes valeurs, c’est la carrière (entendue dans son sens le plus large, incluant ma pratique d’écriture) qui est le moteur de tous mes mouvements, mais si quelque chose m’appelait là, je le pourrais. Il n’y aurait rien de compliqué pour moi à faire le saut si une occasion de carrière, justement, m’ouvrait à nouveau les portes parisiennes.

Je comprends que je n’ai rien à plaindre. Ma vie est riche, je voyage beaucoup et j’y ai longtemps rêvé, je constate qu’il s’agit d’une grande chance et je ne cherche d’aucune façon par cette réflexion à faire pitié. Mais je constate aussi que rien jamais ne m’attache. (J’ai cherché un autre mot en vain. Comme si ce seul terme métaphorique me mettait mal à l’aise. Pourquoi faut-il que l’évocation de l’attachement, cette image qui soulève l’idée de lien, fasse s’allumer en moi une lumière rouge comme si on cherchait déjà à m’emprisonner?)

J’ai déjà parlé quelque part de cette liberté radicale que mes parents m’ont léguée. Le plus bel héritage que je porte. Je ne voudrais jamais m’en départir. Il faudrait pourtant, d’une façon ou d’une autre que j’arrive à en assouplir les réflexes.

Sinon, j’ai bien peur qu’à voir des serres partout, je ne serai jamais en mesure de m’abandonner. (Mais quel autre mot étrange! Pourquoi faut-il s’abandonner pour s’ouvrir à l’autre? Ne puis-je donc pas me garder et accueillir quelqu’un d’autre dans le même mouvement? Quand Élise Turcotte écrit dans L’Autobiographie de l’esprit que le passé lui a tordu l’abandon, j’acquiesce. Je me demande bien ce qu’on lui a fait subir à mon abandon pour qu’il se refuse ainsi…)

Peut-être que c’est moi qui lis trop sur les concepts métaphoriques ces derniers temps, mais c’est quoi, cette langue avec laquelle on parle d’amour. Cette langue où les attaches et l’abandon deviennent des bonnes nouvelles. Cette langue qui semble toujours en train de couper (la circulation, les possibilités, le temps pour soi); une langue qui tranche pour mieux aimer.

Je veux une autre langue. Je veux dire les choses autrement. Je veux pouvoir être ici et mouvante pourtant. Je veux pouvoir me laisser aller sans m’abandonner en chemin.

Je veux être encore là quand je suis avec toi.

Je veux bien. Mais jamais sans mes ailes.

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Discussion

6 réflexions sur “… et des ailes

  1. Il est bien connu que Simone de Beauvoir était une grande marcheuse.

    Elle aimait explorer en déambulant, souvent seule, dans des villes et des contrées étrangères.

    Au début de l’année 1947, elle débarque à New York. Elle n’y connaît pratiquement personne. Elle prend contact avec quelques références qu’on lui avait remises à Paris. En quatre mois, elle s’insère rapidement dans un réseau d’intellectuels, d’écrivains, d’artistes et d’universitaires. Elle traverse l’Amérique tout entière. La lecture de son journal de voyage révèle une écrivaine qui aurait pu être une excellente journaliste.

    Dès les premières heures, malgré certains petits inconvénients, dont celui de ne pas pouvoir s’assoir pour écrire sans avoir à commander de l’alcool, elle adopte New York,. Elle se demande comment on peut vivre, au quotidien, à Rochester, New York. Elle fait l’expérience de la haine raciale à Savannah en Géorgie. Quatre mois plus tard, au tout début du mois de mai, voici ce qu’elle écrit, à la veille de quitter New York.

    « Un soir, j’étais seule; du haut de Tudor Square, penchée à
    une balustrade, je regardais un gros soleil rouge et rond descendre
    dans l’eau; à quelques pas, un homme penché à la
    balustrade regardait le même soleil: j’appartenais à la ville,
    autant que lui. Et pourtant, malgré le confort et la poésie de
    telles impressions, ce ne sont que des leurres. Mes amis ont
    ici des métiers, des soucis quotidiens. Ils ont tous les problèmes
    dont j’ai parlé. Moi, je reste dehors. Quand je discute,
    c’est pour comprendre, pour savoir : mais je ne suis pas en
    jeu. Ces danseurs qui, dans la fatigue et la chaleur, commençaient
    et recommençaient sans trêve, ils vivaient un vrai
    moment de leur vie, ils se risquaient. Je ne risque jamais
    rien. Je demeure spectateur. Plus je deviens intime avec ce
    monde, plus je sens le besoin d’y prendre une vraie place :
    peut-être si je séjournais ici longtemps, je la trouverais. Mais
    en dix jours, il ne sera même pas question de la chercher.
    New York n’est plus un mirage qu’il me faut convertir en
    une ville de chair et d’os: c’est une réalité étourdissante; elle
    a l’opacité et la résistance de la réalité. Je n’en recevrai rien
    qu’en me donnant à elle; mais il faudrait un radical changement
    d’existence pour que ce don fût possible. Visiteuse,
    voyageuse, c’est ici mon lot. »

    De Beauvoir, L’Amérique au jour le jour, Gallimard, 1954

    Publié par Fernan Carrière | 26 mars 2014, 13 h 39 min
  2. Très beau, merci!

    Publié par Catherine Voyer-Léger | 26 mars 2014, 13 h 41 min
  3. L’attachement et surtout quand il est réciproque, est un merveilleux sentiment. Je ne sais pas si c’est en raison de la culture cinématographique, il semble qu’il doit venir avec une dépendance et une entrave à la liberté. Parce qu’on aime un oiseau, on veut le garder en cage.
    L’attachement sécuritaire est nécessaire au développement de l’enfant. Brisé, surtout brisé à répétition, il est le souvenir d’une douleur dont on veut inconsciemment éviter la répétition.
    Ne peut-on rêver d’un attachement libre ?

    Publié par danielbeaudry2014 | 26 mars 2014, 14 h 02 min
  4. Écrivez-vous sur l’impulsion du moment? Si oui je suis porter a croire que vous êtes en Amour

    Publié par Gilles Léonard (Buckeven) | 26 mars 2014, 15 h 58 min
  5. « Je veux pouvoir être ici et mouvante pourtant. »

    Hum… Il faut savoir apprivoiser la nature quantique du monde, j’imagine, pour accepter que le photon, cet électron libre, soit tout autant la particule qui traverse l’univers à toute allure (après tout, c’est lui, dit-on, qui donne sa vitesse à la lumière…) et celle qui est là pour regarder la vague, l’onde, passer.

    Et dès lors qu’on l’observe, ou qu’elle s’observe elle-même, il faut choisir entre l’une ou l’autre de ses qualités, la voyageuse ou la bouée, tout en sachant que l’observation de l’une fait disparaître l’autre. Difficile destin que celui du témoin objectif devenu assassin par le simple fait d’être là !

    Ça prend tous les génies du monde pour nous faire croire, par de savants calculs, que la plus infime des choses puisse être en même temps tout et son contraire, pourvu qu’on ne s’y attarde pas trop…

    Maintenant, quelqu’un peut m’expliquer qu’elle est la gravité qui intervient dans ce jeu d’onde et de lumière ?

    Publié par metiennedeslauriers | 27 mars 2014, 3 h 55 min
  6. J’ai toujours eu le sentiment que mon amoureux me laissait libre. C’est un grand bonheur. Je suis libre de mes choix, de mes voyages. Un jour, je me suis organisée un voyage de trois mois au Japon, sans lui. Je suis partie pour mes études, je me suis dit que ce serait sûrement plus difficile pour lui que pour moi, car il devrait continuer de vivre avec le quotidien, alors que je retrouverais mes amies japonaises, les cerisiers en fleur, la ville de Kyoto…

    Eh bien, je suis arrivée à Kyoto et un phénomène étrange m’a prise à la gorge: je me sentais seule. J’avais le mal du pays. Le mal de l’amoureux, en fait! Les cerisiers étaient magnifiques, mais je ne pouvais pas les partager avec la personne sensible que mon chum sait être. Je ne pouvais amplifier mon regard grâce à sa propre sensibilité. Après presque dix ans à vivre ensemble, j’ai réalisé que son regard et le mien s’étaient entremêlés. Et que lorsque j’étais loin et seule, j’avais l’impression d’être vivante, d’être présente, mais comme handicapée d’une partie de moi. Comme si je n’avais qu’un œil. Comme si j’étais plus limitée.

    Ça m’a pris dix jours à comprendre que mon amoureux était prêt à me laisser me pendre avec ma propre corde. La corde de ma liberté. J’ai compris où étaient mes limites et que je ne partirais plus trois mois ainsi. Pas pour lui. Pour moi, tout simplement. Parce que le temps avec lui, en sa compagnie, est riche.

    Ce type d’amour limite donc bel et bien la liberté. Mais ça ne doit pas venir de l’autre, ça doit venir de ton désir à toi. C’est comme avoir un enfant: il limite aussi la liberté. C’est aussi le cas de vivre dans un autre pays (le Japon m’obligerait à quelques limitations de liberté pour vivre en harmonie).
    Il faut donc que ce soit ta propre décision de limiter ainsi ton champ de liberté. Alors, on peut être tout à fait en paix avec ces limitations qu’on a choisi pour nous-mêmes.

    Publié par Nomadesse | 27 mars 2014, 9 h 44 min

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