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chronique
Littérature, Réflexions intimistes

Exprimer l’inexprimable (ou l’inverse) – Encore une histoire de poils

Une personne qui avait lu mon livre a voulu me rassurer sur ces questions d’amour de soi et de rapport au corps qui y sont bien présentes. Comment la blâmer? C’est si difficile de reprocher aux gens de vouloir faire du bien.

D’autant plus que lorsque tu écris direct dans les plis de l’intimité, sur les parois de ce que le sens commun t’invite à garder pour toi, tu ne peux pas blâmer le lecteur de se laisser avaler par le human interest. Tu espères, évidemment, que certains liront ça autrement qu’une espèce de parole thérapeutique, mais tu peux difficilement en vouloir à ceux qui s’arrêteront là.

Cette personne voulait donc me rassurer (sur mon apparence et mon corps), me faire un petit discours de motivation sur la confiance en soi et, surtout, me dire quelques poils ici et là, il ne faut pas s’en faire avec ça. C’était une réaction à ce texte-ci. On ne peut pas blâmer les gens de vouloir être gentils, mais on peut quand même s’interroger: est-ce que la confusion est dans le texte ou dans la lecture?

***

C’était une de mes angoisses en écrivant ce texte: comment faire pour que le littéraire n’écrase pas la réalité crue? Pour que la métaphore ne gobe pas l’étrangeté de la situation? Peut-être que j’ai échoué, mais en relisant le texte je me demande encore comment on peut en comprendre qu’il est question de « quelques poils ici et là »…

Dans la Préface à Essais critiques, Roland Barthes écrit que l’affaire de l’art, quoi qu’en dise le sens commun, n’est pas d’exprimer l’inexprimable, mais d’inexprimer l’exprimable. On pourrait dire en effet, que malgré toute la difficulté que représentait ce texte pour moi, il n’y avait rien là d’inexprimable.

En résumé: des problèmes hormonaux ont provoqué pendant plusieurs années chez moi de l’hirsutisme. L’hirsutisme est l’apparition chez la femme d’une pilosité plus ou moins abondante sur des zones généralement glabres sur le corps féminin: gorge, ventre, fesses, poitrine, etc. L’hirsutisme n’est pas quelques poils ici et là. Les moyens esthétiques de diminution de la pilosité ne sont pas toujours suffisants et un traitement par médicament est souvent nécessaire. Mon expérience veut que ce le bon traitement ne soit pas toujours facile à trouver ni sans effets secondaires divers. J’ai beaucoup souffert pendant cette période. J’ai tenté d’apprendre à « vivre avec » mais je n’ai jamais su accepter l’étrangeté de ce corps, ni m’émanciper de mes propres attentes par rapport aux canons de la féminité.

Voilà qui est exprimé. Mais il y a pour moi dans cette approche plus directe quelque chose qui maintient l’histoire au stade de l’anecdote individuelle. Je voulais un texte qui parle de plus que ça. Un texte qui dise l’hirsutisme mais qui parlerait  aussi du corps déshabité, expérience que peuvent vivre plusieurs personnes pour d’autres raisons. Je voulais aussi un texte qui parle de l’hypocrisie ambiante quand vient le temps d’exposer l’étrangeté des corps (ou de ce que nous pourrions aisément associer à l’idée consensuelle de la laideur).

Après le commentaire de cette lectrice, je me suis demandé si opter pour une écriture plus directe aurait évité les problèmes d’interprétation. J’en doute. Mais même si la lecture du court résumé plus haut devrait éviter à quiconque de confondre « hirsutisme » et « quelques poils ici et là », le texte perdrait aussi probablement toute la richesse possible de ces interprétations multiples, toute sa capacité à parler d’autre chose que de mon histoire pour englober bien plus largement que ça un propos sur le corps, un propos sur la norme et un propos sur la honte.

L’expérience me montre aussi que même les textes qui se veulent les plus limpides, les plus près du concet pris en son coeur radical, reste une forme d’énigme souvent comprise en fonction des préjugés de ceux qui les lisent. On me fait trop souvent dire des choses que je n’ai pas écrites pour que je m’imagine qu’une écriture blanche, à plat, qui tenterait de se libérer d’une certaine littérarité, qui resterait au plus près de la racine de l’exprimable règlerait tous les problèmes de compréhension.

Sans doute que le texte aurait pu être mieux travaillé de façon à le vider de son relent de psychopop ou de témoignage. Ou peut-être pas. Peut-être qu’il n’y a rien à faire et que l’experience de lecture étant ce qu’elle est, lire un texte dans une tentative d’empathie avec son auteur n’est pas une mauvaise proposition.

À tout le moins, ça fait moins mal que ceux qui lisent avec la prémisse que, peu importe ce que j’exprimerai, ils me doivent la guerre.

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Discussion

2 réflexions sur “Exprimer l’inexprimable (ou l’inverse) – Encore une histoire de poils

  1. Le texte publié nous échappe toujours. Les gens y lisent ce qu’ils veulent bien y lire. Pour ma part, j’ai bien aimé comment, justement, tu partais de l’intime pour nous amener à réfléchir au regard que la société pose sur le corps. C’est un procédé que tu utilises souvent, avec beaucoup d’habileté d’ailleurs.

    Publié par Marie-Josée Martin | 19 mars 2014, 20 h 42 min
  2. Je n’ai pas eu accès au texte de la personne qui parle des quelques poils ici et là. Il m’est arrivé dans ma jeune ignorance et parfois même beaucoup plus tard, d’avancer des commentaires ou conseils sans avoir su apprécier que le ou la destinataire était fort loin devant moi dans sa propre réflexion personnelle. Quand cela nous arrive de recevoir de telles remarques, mieux vaut un peu d’indulgence pour l’ignorance que de prendre offfense. Il nous arrive tous de surestimer notre compétence.

    Publié par danielbeaudry2014 | 19 mars 2014, 21 h 42 min

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