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chronique
Réflexions intimistes

… et un peu de gratitude

C’était un sentiment un peu inédit. Je marchais dans l’hiver, de ce pas décidé de la fille qui se rend toujours à un point X, qui n’a pas vraiment le temps de se balader. J’ai été heureuse. Oui, heureuse. Mais c’était autre chose encore. J’étais gonflée de quelque chose dont je ne connaissais pas l’odeur.

J’ai pensé que ça pouvait être de la gratitude.

Ce n’est pas un concept si facile à porter. Il recèle quelques fonds de religion qui ne me ressemblent pas. J’étais là, pourtant, gonflée de cette gratitude sans trop savoir pour quoi ou pour qui.

La gratitude d’avoir survécu.

***

Je marchais vers le théâtre sans savoir ce qui m’attendait. On m’avait demandé d’oser monter sur scène pour Lapin blanc, lapin rouge. Je ne savais rien. Je ne savais pas, surtout pas, qu’en suivant un texte écrit par un Iranien que je ne connais pas, j’allais, ce soir-là sur scène, prononcer à plusieurs reprises le mot suicide. Je ne savais rien, mais j’étais contente d’aller vers cette scène, d’oser cette aventure. Heureuse de cette vie remplie de défis, de rencontres, de projets. Heureuse d’être en vie.

Et je savais que février venait de se finir, que mars commençait, que le 10 arriverait. Je pense souvent que l’année où je n’y penserai plus ce sera une victoire. Entre temps, je respecte la mémoire de ces semaines horribles, culminantes; ces semaines, il y a treize ans maintenant, où s’est matérialisée comme jamais avant la pensée d’en mourir. Mourir de penser.

C’est là que s’est pointé ce gonflement étrange, cette gratitude. Au croisement entre le bonheur excitant d’être dans cette vie vive et le souvenir de cette douleur banale et pourtant insupportable, j’ai volé sur quelques mètres. Voler au-dessus de l’hiver. Et j’ai pensé: dire que j’ai voulu que ça s’achève. Détourner Miron: si j’étais morte avant de te connaître… Avant de connaître. Tout ça.

***

Je n’ai jamais oublié la date. J’en parle chaque année. Je n’ai jamais oublié non plus que trois mois plus tard, en juin, Éloise est morte. J’en parle moins. Pas parce que je n’en ai rien à dire, plutôt parce que cette mémoire n’appartient pas qu’à moi. Pas en priorité à moi. Comme si je volais quelque chose aux autres à oser convoquer le fil invisible qui relie mon appel à l’aide et son geste total.

Ce soir-là, pourtant, pendant que je volais au-dessus de l’hiver, j’ai pensé à elle. À la violence de sa disparition. J’ai pensé que j’aurais voulu lui parler. Lui dire: tu vois, nous nous en sommes sorties. Nous pensions vraiment qu’il serait impossible de traverser cette vie, de vivre avec cette difficulté d’être soi, et nous nous en sommes sorties.

Je ne lui parlerai pas. Nous ne nous en sommes pas toutes et tous sorties. Pourquoi moi, oui? On ne sait pas. On ne saura pas vraiment. Ma gratitude est là: dans cet inexplicable constat que je dois cette vie un peu à moi, un peu aux autres, un peu au hasard… On peut pérorer mille ans sur le contexte, la psychologie, la maladie, la vérité c’est qu’on ne sait pas. Chaque suicide, chaque appel à l’aide, chaque envie de mourir (et donc chaque envie de vivre) sont uniques, même si quelque part ils s’inscrivent dans des courants plus larges.

Chose certaine, je l’ai dit mille fois, il me semble qu’on ne soigne ni sa mémoire ni ses morts, avec des slogans et des généralités. Ni sa culpabilité. Alors je ne cherche pas à fixer quoi que ce soit. Seulement à dire, répéter, conter (compter). J’ai été là. Je suis ici.

***

Je ne sais pas si la gratitude soigne ou si c’est plutôt le résultat d’une cicatrice. Je sais que ma gratitude n’est pas spirituelle ou métaphysique. Elle s’adresse à ce réseau d’humanité dans lequel je me trouve et qui me fait dire: et si j’étais morte avant de vous connaître…

La gratitude, comme ce plaisir étrange à sentir sous ses doigts la peau cicatrisée, l’empreinte textile des chocs passés.

La gratitude comme une texture du vivre.

Discussion

2 réflexions sur “… et un peu de gratitude

  1. A reblogué ceci sur La VOIX et les MOTSet a ajouté:
    Il y a quelques semaines, son chemin a croisé le mien. Brièvement, rapidement. Nos chemins se sont à peine effleurés. Pourtant, c’était suffisant. Lorsque l’on rencontre une grande femme, on le sait immédiatement. Il suffit de bien peu, pour qu’une sensibilité nous atteigne en plein ventre et d’encore moins pour y reconnaitre une artiste.

    Publié par lavoixlavoie | 12 mars 2014, 10 h 59 min
  2. Cette gratitude……………… moi aussi! et comment!
    Fr:)

    Publié par franoisesigur | 13 mars 2014, 10 h 12 min

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