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chronique
Arts vivants, Littérature

Les ailes de la corneille

Sur la scène du studio du Centre national des arts, dans un éclairage orangé, Aakash Odedra est prostré dans un coin. Et il bouge ses ailes.

Pendant un moment, on se demande où sont les effets spéciaux. Un moment où on se dit que ce corps devant nous – cette machine dansante – n’est peut-être pas tout à fait humain. L’animalité que le chorégraphe Akram Khan voulait évoquer est soudain palpable, et tout ça par un mouvement d’omoplate.

Faut dire que Aakash Odedra, un interprète magistral, d’abord spécialisé en danse traditionnelle indienne et qui explore pour la première fois le contemporain dans le spectacle Rising, est un petit oiseau un peu malingre. Une physionomie très différente de celle de Khan justement, dont on sait qu’il aime bien faire bouger le corps dans ses détails. Mais les détails de Odedra ne sont pas les mêmes que ceux de Khan et c’est là aussi que se produit le miracle. On sent bien que le chorégraphe a étudié le corps de l’interprète et que ses poignets minuscules, sa musculature fine, son caractère osseux deviennent une partie du spectacle.

Alors le numéro commence – In the Shadow of Man est la deuxième pièce du spectacle qui en compte quatre – et Odedra est prostré dans un coin. Il pousse un cri, comme celui d’un animal qui viendrait de voir le jour ou qui aurait faim. Et il bouge les omoplates. Mais il les bouge tant et tant – il les sort presque du dos – que nous ressentons l’étrangeté jusqu’au fond de notre propre colonne. Pourtant il n’y a pas d’effets spéciaux. Il y a un corps hors du commun, un chorégraphe brillant et soudain on se prend à penser que l’homme a peut-être eu des ailes.

J’ai pensé à Sophie Fontanel qui dans L’envie racontait une séance de massothérapie en Inde – justement – où c’est le contact des mains autres qui lui fait réaliser jusqu’à quel point son corps privé de sexualité et d’intimité partagée est devenu un « necessity body » (ce sont les mots du massothérapeute). C’est alors que l’écrivaine écrit: « Lui, ses deux mains sur mes omoplates, une sur chaque, et il écartait doucement. Je sentais s’ouvrir mon dos et s’en échapper des corneilles. » (p. 129)

La première fois que j’ai lu cet extrait – je m’en rappelle très bien, c’était le matin et à l’époque mon lit était inversé puisque ma tête pointait l’est -; la première fois que j’ai lu cet extrait, donc, j’ai pleuré. Il faut dire que l’omoplate représente quelque chose de bien particulier dans mon rapport au corps, à la douleur, au contrôle de soi. J’ai toujours mal aux omoplates. Longtemps, j’ai dit qu’elles étaient simplement mal vissées, comme il nous arrive de monter trop vite un meuble Ikea qui restera toujours un peu croche. Il me suffirait, alors, de les dévisser pour les remettre bien en place.

En voyant Aakash Odedra se sortir les omoplates du corps comme un bébé oiseau qui teste l’amplitude de ses ailes, j’ai pensé à mes omoplates. J’ai rêvé de pouvoir ainsi me déprendre les ailes de tout ce qui les englue, de tout ce qui leur fait mal. Akram Khan voulait évoquer l’animalité et mesurer ce qui la distingue de notre humanité. Si le numéro est réussi – en fait l’ensemble de ce spectacle est magnifique -, je n’ai jamais cessé de voir l’animal-oiseau plutôt que l’animal-singe dans le corps de Odedra.

Ce jeu d’omoplates m’a ramenée si vivement aux corneilles de Fontanel, j’ai pensé qu’il y a quelque chose en nous qui vole. Mais n’est-ce pas Fontanel elle-même qui écrivait: « Longtemps après l’enfance, longtemps après votre mère, il faut que quelqu’un s’obstine à répéter: « Ça, ce sont tes yeux; ça, c’est ton dos, tes mains, tes cils, tes dents, ta peau, des pépites dans ton iris, ton dos moucheté, ton bras est un javelot… » (p. 110-111) ?

Peut-être faut-il aussi quelqu’un pour nous dire: « Ça, ce sont tes ailles. »

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