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chronique
Réflexions intimistes

Sur la route

J’adore rêver à mes chansons préférées. C’est que je suis toujours plus douée pour comprendre le mot que l’image. Se réveiller un dimanche matin avec ce sentiment mitoyen d’avoir dormi enfin tout en ayant la conviction que je pourrais encore dormir. Dormir enfin. Se réveiller un dimanche matin en chantonnant à répétition « And I do like the road but I’d be better at home ». Dan Mangan, en boule, dans un coin du cerveau et les yeux qui collent encore.

Cette partie de moi – appelons-la l’inconscient, par facilité – qui chantonnait dans mes rêves et qui m’a suivie toute la journée n’a pas besoin d’un dictionnaire pour se comprendre. Cette lutte incessante entre la nomade et la sédentaire. La solitaire qui rêve de thé, de bas de laine et de – seigneur – pouvoir se taire. Et l’autre: l’être social, la reine des réseaux, la rigolote quand même intello, celle qui essaime et qui projette l’avenir sur quatre terrains en même temps. Voilà. Cette lutte-là.

Alors cette partie de moi – l’inconscient – me parle sans doute d’une petite fatigue. Ça va vite. Mais quand ça va trop vite dans ma tête, c’est toujours là que se lève la crainte d’y laisser des plumes. Trop vite dehors de moi – trop de voyages, trop d’hôtels, trop de monde – j’arrive toujours à gérer. Mais trop d’idées? La pensée qui surchauffe, ça m’inquiète. Comme si ça ne pouvait pas être les deux en même temps. Soit je freine le mouvement extérieur pour pouvoir laisser cette surstimulation intellectuelle trouver son rythme. Ou alors je me freine le hamster intérieur pour continuer à courir le monde.

« And I do like the road but I’d be better at home. »

Ou pas. Ou je continue à avancer sur le fil tendu de mon hyperactivité. Et je continue à me dire que je vais y arriver parce que j’y arrive toujours. Le problème avec ça c’est que la phrase est vraie jusqu’au jour où elle ne l’est plus. Jusqu’au jour où on n’y arrive plus.

C’est un peu comme l’amour, finalement. Ça ne marche jamais jusqu’au jour où ça marche. On sait juste pas quand ça va arriver (et on ne sait toujours pas quoi faire avec l’idée que ça n’arrivera peut-être pas). Et l’idée, pire encore, qu’on ne peut pas en finir avec cette question-là. Qu’on ne saura jamais si ça arrivera ou si ça n’arrivera pas. C’est un terrain constamment ouvert, impossible à fermer. Et comme je suis assez psychorigide en mon genre, ne pas pouvoir savoir demeure une raison suffisante de faire la gueule.

Pas de rapport avec le reste? Rapport direct, au contraire, parce qu’il s’avère évidemment que de courir le monde est une façon de ne pas rester à l’endroit où il n’arrive jamais ce qui pourrait arriver (même si on ne peut garantir que ça arrivera). Être libérée de l’attente du couple, c’est éviter toute situation qui se rapprocherait trop d’une attente enfuie, mais encore bien vivante, toute situation qui pourrait me rappeler le manque. Une vie radicalement déracinée est plus confortable quand il s’agit d’oublier un vieux rêve de jardin potager.

« And I do like the road but I’d be better at home. »

Ok. J’ai besoin de quelques mois encore pour baratter tous les beurres que je prépare en même temps. J’ai besoin de quelque temps pour pratiquer mon élan. Et, ensuite. Ensuite, je ferai un beau grand saut – pour un beau moment en apesanteur – et je déploierai toutes mes racines que je tiens contre moi, fermées comme des poings inquiets, et j’irai me planter quelque part nourrir un sol.

J’ai besoin de quelques mois encore avant de me poser. Et après. On verra.

On verra.

Ou pas.

Peut-être pas.

« I will pine for the oak streets and pine for the cedars and you. »

Et toi?

Discussion

4 réflexions sur “Sur la route

  1. Oui chacun est différent mais vie a peu près la même chose,quand tout vas vite je suis euphorique un cour laps de temps puis je décroche je trie et laisse tombé les choses que je préfère le moins. Très bon texte comme j’aimerais m’exprimer aussi facilement sur papier que toi encore bravo.

    Publié par Gilles Léonard (Buckeven) | 5 février 2014, 12 h 02 min
  2. A reblogué ceci sur sillageet a ajouté:
    « … Trop vite dehors de moi – trop de voyages, trop d’hôtels, trop de monde – j’arrive toujours à gérer. Mais trop d’idées? La pensée qui surchauffe, ça m’inquiète. Comme si ça ne pouvait pas être les deux en même temps. Soit je freine le mouvement extérieur pour pouvoir laisser cette surstimulation intellectuelle trouver son rythme. Ou alors je me freine le hamster intérieur pour continuer à courir le monde. »
    Simone de Beauvoir a 39 ans lorsqu’elle quitte Paris pour aller se promener aux États-Unis. Elle n’a pas encore publié Le Deuxième Sexe.
    Trois semaines après avoir atterri à New York, elle se retrouve à Rochester, à l’ombre des usines de Kodak, après avoir fait un détour via Washington.
    Il y a soixante-sept ans, un 18 février, elle rapporte qu’elle se demande ce qu’elle fait là : « … j’ouvre les yeux, je me trouve assise dans un fauteuil de cuir au milieu d’un lobby d’hôtel et je pense : de tous les endroits perdus au monde, pourquoi ai-je échoué à Rochester? … »
    L’Amérique au jour le jour, Gallimard, édition de 1954.

    Pendant ce temps-là, Violette Leduc l’attend à Paris (voir le film, Violette)

    Publié par Fernan Carrière | 12 février 2014, 13 h 58 min
  3. « … Trop vite dehors de moi – trop de voyages, trop d’hôtels, trop de monde – j’arrive toujours à gérer. Mais trop d’idées? La pensée qui surchauffe, ça m’inquiète. Comme si ça ne pouvait pas être les deux en même temps. Soit je freine le mouvement extérieur pour pouvoir laisser cette surstimulation intellectuelle trouver son rythme. Ou alors je me freine le hamster intérieur pour continuer à courir le monde. »

    Simone de Beauvoir a 39 ans lorsqu’elle quitte Paris pour aller se promener aux États-Unis. Elle n’a pas encore publié Le Deuxième Sexe.

    Trois semaines après avoir atterri à New York, elle se retrouve à Rochester, à l’ombre des usines de Kodak, après avoir fait un détour via Washington.

    Il y a soixante-sept ans, un 18 février, elle rapporte qu’elle se demande ce qu’elle fait là : « … j’ouvre les yeux, je me trouve assise dans un fauteuil de cuir au milieu d’un lobby d’hôtel et je pense : de tous les endroits perdus au monde, pourquoi ai-je échoué à Rochester? … » L’Amérique au jour le jour, Gallimard, édition de 1954.

    Pendant ce temps-là, Violette Leduc l’attend à Paris (voir le film, Violette)

    Publié par Fernan Carrière | 12 février 2014, 14 h 11 min
  4. Merci! De belles suggestions de lectures. À bientôt

    Publié par Catherine Voyer-Léger | 12 février 2014, 14 h 52 min

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