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chronique
Société

Sans magie des Fêtes aucune

J’ai – comme tout le monde, je suppose – mes techniques pour naviguer dans la misère telle qu’elle se présente dans les rues de nos villes. J’ai mes phrases toutes prêtes devant l’itinérance, des phrases que je dis maintenant en anglais. Parfois je donne, souvent je m’excuse de ne pas donner. Il m’arrive d’avoir envie de changer de trottoir pour ne pas devoir m’excuser. Il m’arrive même de changer de trottoir. Je me déculpabilise – comme tout le monde, je suppose – en me disant que je ne roule pas sur l’or. Quand je m’arrête pour y penser, je sais que c’est absurde. Quelqu’un qui fait beaucoup d’argent donne-t-il à chaque itinérant rencontré? Et s’il le fait, combien donne-t-il? Et est-ce suffisant? Ces questions rhétoriques ne visent qu’à montrer qu’il n’y a aucune réponse toute faite.

Mais ce soir, il m’a surprise sans défense. Je venais de laisser des amis et pendant qu’ils sautaient dans un taxi, je leur ai fait une boutade pour dire que j’allais mieux dormir après avoir déposé le chèque du petit cachet qu’on venait de nous remettre. Petit cachet, c’est relatif. Je suppose que ce petit cachet permettrait à quelqu’un de payer un mois de loyer d’une chambre minable. Par exemple.

L’homme roux était écrasé dans le coin de la caisse. La jambe blessée. Un pirate échoué. Complètement saoul. Les néons rendaient son mal à l’être (physique, certes, peut-être psychologique, je n’en sais rien) fluorescent. Aucune phrase toute prête n’aurait pu répondre à cela. De toute façon, il ne m’avait rien demandé.

Je lui ai demandé s’il allait bien. Il m’a demandé s’il pouvait me poser une question indiscrète. Il voulait savoir dans quel domaine je travaille. Il a voulu savoir ensuite « pour qui » je faisais des livres. « Parce qu’on a à peu près le même âge…», c’est ça qu’il a dit. J’ai tiqué. Je l’ai mieux regardé. Il avait raison: on a à peu près le même âge.

Terminant ma transaction, j’ai vidé mes poches pour lui donner tout ce que j’avais comme pièces. Un petit montant anodin, mais plus que j’aurais donné dans une circonstance habituelle. Il m’a demandé si je pouvais aller lui acheter quelque chose. Un coke et un sandwich plus tard, j’étais de retour.

Le sandwich avait beau être enveloppé dans les règles de l’art, il m’a demandé d’en prendre une bouchée. Avait-il peur de moi? Peur d’être empoisonné? Il m’a répondu qu’on ne sait plus parce que  « nous sommes en Islam». Derrière la confusion et les brumes d’alcool, je sentais surtout des perceptions qui mélangent concret et cauchemar.

Quand il m’a demandé de prendre une deuxième bouchée « parce que je sais que tu es capable », je lui ai demandé en rigolant s’il me disait ça parce que je suis grosse. C’était un peu condescendant, comme on aurait parlé à un enfant pour créer un petit malaise et lui instaurer, par le fait même, quelques limites de politesse. Je me suis sentie cheap.

En partant, je lui ai dit de faire attention. Il était tôt encore, il y aurait d’autres clients, certains sans doute pas très patients. « Toi, t’es patiente…? » Je n’ai pas trop su s’il me posait une question ou l’affirmait, mais quelque chose dans son ton me rappelait que je venais, une autre fois, de faire preuve de condescendance.

Je crois que j’ai imaginé qu’il serait mille fois reconnaissant que je sois allée faire des courses pour lui. À la limite, j’étais sans doute la première depuis un moment à le traiter comme un humain – avec condescendance, certes, mais quand même comme un humain. Il aurait aussi pu être reconnaissant pour ça… Cette attente de reconnaissance, on s’en doute, trahit plus de moi que de la situation.

Parce que notre rapport à l’itinérance parle beaucoup de nous: de nos limites, de nos façons de faire face au besoin, de notre capacité à entrer en relation avec l’altérité. Notre rapport à l’itinérance parle aussi de nos besoins. Pis moi, j’aime bien me prendre pour Mère Térésa.

En partant, j’aurais voulu me sentir fière ou digne, je me contentais de me sentir impuissante et vachement faible. Je ne raconte pas ça pour me vanter d’ailleurs, mais plutôt pour expliquer le sentiment constant d’incomplétude du geste quand on s’arrête sur la détresse, peu importe son visage. N’y a-t-il vraiment aucune façon d’être adéquate?

Rentrant chez moi, j’ai croisé ce vieil amérindien que je vois souvent. J’ai sorti ma phrase par coeur: « Sorry… Have a good evening. » J’avais vidé mes poches (de monnaie) avec l’homme roux et magané du guichet automatique. Mais même cette phrase apprise par coeur, combien de gens prennent le temps de leur dire, ne serait-ce que par politesse? Me comparer à la goujatterie des autres, est-ce suffisant pour bien dormir?

Je me pardonnerai du bout de l’âme en me disant que je ne roule pas sur l’or. Ni d’ailleurs sur la magie des Fêtes qui, ce soir, avait bu la tasse (d’un alcool bas de gamme).

Discussion

3 réflexions sur “Sans magie des Fêtes aucune

  1. Quelle candeur dans ce billet. Quel courage aussi. Et que de pertinence dans les questions soulevées ici.
    Merci.

    Publié par Andrée Poulin | 11 décembre 2013, 20 h 57 min
  2. Non de Dieu où est-que tu reste pas facile dans ton coin, si ça t’aide a déculpabilise, ton récit devient thérapeutique pour toi. Merci d’avoir partager avec ton publique.

    Publié par Gilles Léonard | 12 décembre 2013, 15 h 04 min
  3. Que d’humanité sur notre inhumanité de culpabilité dans ce billet. Je dis toujours ces phrases aussi. Avec un sourire coupable et condescendant probablement.. Parce que… Parce que… En fait, c’est souvent parce que mon coeur se brise en me disant qu’une poignée de change ne changerait rien au problème… Oups, et si c’était une autre raison ça aussi… Soupir… Enfn, merci pour le texte en tout cas.

    Publié par Yannick Dion | 15 décembre 2013, 11 h 05 min

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