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chronique
Littérature, Médias sociaux et Web

Compte à rebours

Je m’affaire depuis quelques jours à tout remettre en ordre afin d’en arriver au désordre ou à un nouvel ordre. Je nettoie le miroir avant de le fracasser.
Robert Yergeau, Une clarté minuscule

Au début de l’été dernier, nous parlions beaucoup du Blog d’un condamné. Pour ceux qui auraient manqué ça: un homme qui disait n’avoir que trente jours à vivre tenait un blogue sous la forme d’un compte à rebours. Plusieurs indices laissaient croire à un faux même si la lecture des nombreux commentaires nous permet de réaliser que beaucoup de gens y ont cru et beaucoup de gens tenaient à y croire, insultant au passage ceux qui osaient pointer du doigt les incohérences. Vers la fin de l’exercice, j’ai cru qu’il s’agirait d’une campagne de sensibilisation à l’euthanasie. J’attendais le logo du commanditaire. Nous avons appris qu’il s’agissait d’un auteur individuel qui, s’inspirant du Journal d’un condamné de Victor Hugo, souhaitait explorer l’écriture en ligne.

J’ai dit à l’époque, comme d’autres, que ce projet littéraire était surtout mauvais. Bien des gens ont été touchés, mais pour ma part, ça restait fleur bleue, sirupeux et puis, sérieux, commencer ton billet posthume par « Coucou! »… On pourrait donc conclure rapidement que la question est close: faux ou vrai, ça n’a pas d’importance, tant que c’est intéressant au plan littéraire. Mais est-ce si simple?

Ce sont des questions difficiles, questions aussi soulevées par une expérience comme le iShow et qui traversent tout le champ de l’autofiction puisque cela relève du pacte avec le lecteur. Quelle est la nature de ce pacte et devons-nous le respecter ou, au contraire, le transgresser? Est-ce un manque d’éthique que de leurrer le lecteur ou le spectateur? Ou n’est-ce pas plutôt un pied de nez pour l’exposer à sa crédulité, à ces frontières floues qu’il traverse sans cesse sans même le constater?

Je n’ai pas de réponses, seulement quelques intuitions et l’une d’entre elles concerne le rapport à la critique possible. Je l’ai dit ailleurs: avoir été certaine que le Blog d’un condamné était véridique, je n’aurais jamais dit ouvertement que je le trouvais mauvais. Qui suis-je, après tout, pour critiquer les qualités littéraires du blog d’un mourant qui s’accroche à une certaine communication? À partir du moment où j’ai la certitude que c’est un faux, les objectifs ne sont plus les mêmes et il peut être de ma compétence d’évaluer la démarche d’écriture.

Une fois la vérité connue, les critiques du Blog d’un condamné ont souligné que le parallèle avec Hugo est douteux entre autres parce que l’idée du Journal d’un condamné était d’explorer l’arrivée d’une mort programmée, heure et date fixes. La maladie ne fait pas ça. Même quand on vous dit 30 jours, ce n’est pas 30 jours nets. Par contre, il peut y avoir d’autres morts programmés. Certains suicides, par exemple.

J’ai beaucoup pensé au Blog d’un condamné cet été en lisant Une clarté minuscule, le recueil posthume de Robert Yergeau parut aux Éditions du Noroît. J’y ai beaucoup pensé, d’abord avec colère. J’ai eu envie d’envoyer le recueil de Yergeau à l’auteur derrière cette niaiserie histoire de lui faire lire un compte à rebours. Un vrai. Cette réaction impulsive prouve que je suis plus choquée que je veux le croire par ces bris de « contrat » qui jouent de façon indue sur le vrai et le faux, mais je n’arrive toujours pas à cerner ce qui me choque exactement. L’art, après tout, est aussi un jeu de chat et de souris avec les attentes du public. Et rien n’a besoin d’être vrai pour être pertinent. Pourtant, quelque chose me choque dans tous ces gens qui ont été émus par un stunt mal écrit et qui ne liront jamais un vrai cri du coeur, tellement plus juste.

J’ai vraiment tenté d’entrer dans ce dernier ouvrage de Robert Yergeau sans tenir compte du peu d’aspects biographiques que je connais de lui: son choix de mourir. J’ai vraiment voulu le lire comme un livre qui ne serait pas la trace de ce deuil. Mais je n’ai pas pu le faire, je n’ai pas su. Ne serait-ce que parce que le livre parle aussi de ça, de cette échéance choisie qui approche. Parce qu’il est le journal d’un condamné, d’un homme souffrant qui a choisi sa fin. Ce recueil est traversé par la mort: celle du père, celle des gens aimés, celle de soi, à venir. On ne peut pas l’oublier.

Aucune comparaison possible: le compte à rebours de Yergeau est mille fois plus puissant que celui du Blog d’un condamné. Mais puisque j’ai avoué que dans le cas du Blog, je n’aurais pas su critiquer si j’avais senti la vérité en jeu, aurais-je pu critiquer le recueil de Yergeau si la qualité n’y était pas? Ce qui revient à la question que je posais cet été sur la maladie: certaines écritures intimes, des écritures de l’extrême, peuvent-elles couper l’herbe sous le pied de la critique? Est-ce que le vrai le plus douloureux nous anesthésie?

Discussion

Une réflexion sur “Compte à rebours

  1. Est-ce qu’il ne s’agit pas également, au-delà du contrat entre lecteur et auteur (qui se doit également d’être toujours réinventé par l’auteur, selon des procédés littéraires, l’ex le plus brillant que je connaisse est la trilogie du Grand cahier) d’un glissement de la nature du texte, qui, de témoignage (si l’agonisant est un vrai agonisant) devient texte à prétention littéraire (puisque l’on découvre que c’était une expérience littéraire)? et donc ce serait tout à fait normal, à partir de là, d’en avoir une vision critique sous un autre angle, critique de la qualité du texte et du subterfuge, qui était littéraire (donc acceptable)…?
    Merci de votre réflexion.

    Publié par EmmanuelleT | 13 novembre 2013, 10 h 42 min

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