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chronique
Réflexions intimistes

Ainsi, Cendrillon est brune aussi

Qu’elle me prête son histoire
Et je vous jure que la star, ce sera moi ce soir
C’est facile d’être jolie quand on est contre lui
Du fond de ma tanière je les vois s’envoler
Ne jamais toucher terre c’est tout ce que j’ai rêvé
Y’a de l’amour dans l’air, ce soir

Je pourrais dire mille choses essentielles du magnifique Cendrillon de Joël Pommerat que je viens de voir au Théâtre français du Centre national des arts. Je m’en tiendrai à un détail: ainsi, Cendrillon est brune aussi.

Aussi bête que cela puisse paraître, en 34 ans de contes de fées et une bonne dizaine d’années de féminisme, ça ne m’était jamais venu à l’esprit. Pour moi, Cendrillon restait cette grande blonde pastel de Disney. Dès qu’elle est entrée en scène, ce soir, j’ai dû freiner ma surprise. Cendrillon était brune. Brune et malingre.

Et devant cette adaptation jouissive, ce conte autrement où le Prince lègue sa plus belle chaussure en souvenir, où la belle-mère se ridiculise dans sa quête de jeunesse et de pouvoir, où l’héroïne vécut sans doute heureuse et avec quelques enfants, mais pas où on l’attend; j’ai été profondément émue. La morale, pourtant, semble aller de soi: parfois, on se raconte des histoires. Parfois, faut arrêter avec ça.

En sortant dans l’hiver naissant, toujours saisie dans ces moments par le froid comme par la solitude, je n’ai eu qu’une envie: entendre Martine Saint-Clair.

***

Depuis que Radio-Canada a eu la drôle d’idée de demander à Louis-Jean Cormier de reprendre un de ses succès de l’époque, je ne cesse de revenir à Martine Saint-Clair.

1986. J’ai 7 ans. Je rêve d’être blonde. Je rêve d’être belle. Je rêve qu’on m’aime avec trop de sérieux. Ça marche pas.

Et si je revisite Martine Saint-Clair ces temps-ci, c’est sans doute pour prendre conscience de cet impressionnant chemin parcouru, sans pourtant que moi cesse d’être moi. J’étais si triste. Je le suis tellement moins. Pourtant les mêmes douleurs sont là, mais le coeur est plus musclé. Dire tout ce que ça dit et pouvoir en témoigner.  Ce miracle de vieillir.

Et avoir peur d’avoir un enfant à qui je dirai « Ça passera. » mais qui ne me croira pas. Avoir peur de dire « Tu es si belle. » à quelqu’un qui ne le saura pas. Ne jamais lui dire, par contre « Un jour, ton prince viendra. » Lui dire que ce n’est pas la seule réponse. L’amener voir une pièce de Pommerat.

***

Toujours est-il que dans l’hiver naissant et dans ma solitude habituelle, j’ai écouté Il y a de l’amour dans l’air en me disant pour la millième fois que cette chanson est l’un des plus grands malentendus de l’histoire de la pop québécoise. J’ai vu des gens danser des slows là-dessus. On l’a même chantée dans un spécial de Saint-Valentin de la Fureur. C’est dire.

Il y a de l’amour dans l’air n’est pas une chanson d’amour. C’est la plus crue chanson de rejet qui soit. Le désamour en vers rimés avec une note aiguë tenue longtemps. L’amour dans l’air, c’est pas une bonne nouvelle. C’est l’air que tu respires pas. L’air qu’on t’enlève quand quelqu’un d’autre embrasse la personne que tu aimes. Que tu voudrais aimer. Que tu crois aimer. Que tu voudrais qu’il t’aime. (Un de ces choix de réponse ou alors tout ça.)

C’est ça la mesure du chemin parcouru. C’est repensé à cette enfant, jeune animal fou un peu hystérique, tellement assoiffé; à cette adolescente aussi romantique que colérique; à cette jeune femme aussi libidinale qu’égocentrique. Toutes ces époques où je me suis battue contre la marée, pour faire valoir mon droit, comme si l’amour était une histoire d’équité. Avoir ma part du gâteau, comme on dit. Alors j’ai forcé la main du destin. Et, au passage, la main de celui qui fuyait. À défaut de lui casser le bras, j’ai cassé quelques amitiés et quelques pièces de vaisselier. Et peut-être une chaise, dans un bar, une fois.

Aujourd’hui, je n’ai plus d’ouragan en moi. Je suis le roulis des vagues, dans une certaine passivité. Certains me voudraient plus combattive, mais combattre ne m’a jamais servie. Je ne crois plus en l’amour guerrier. Je suis le roulis des vagues, en me disant qu’un jour il y a aura un rivage. Ou peut-être pas.

Alors, j’aurai été la marée. C’est pas si mal non plus. J’aurai traîné un peu de frais et de lumière dans mon sillage. Je l’espère.

***

Comme dans la chanson de Martine Saint-Clair, Cendrillon était terrée dans sa tanière. Mais si le Prince l’a aidée à s’envoler ou l’a rendue plus jolie, ce n’est pas parce qu’il était tout-puissant, simplement parce qu’il a eu besoin d’elle comme elle avait besoin de lui. Parce qu’ils ont été fragiles ensemble.

Et je le sais maintenant: Cendrillon peut être brune aussi.

Discussion

2 réflexions sur “Ainsi, Cendrillon est brune aussi

  1. Quand tu discutes politique, je te lis à peine. Quand tu parles de littérature je te lis avec plaisir et curiosité. Quadtu par les de toi, je dévore et adore. C

    Publié par ClaudeLhhh | 10 novembre 2013, 8 h 30 min
  2. Excuses les fautes de frappe: tablette.

    Publié par ClaudeL | 10 novembre 2013, 8 h 31 min

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